bernardin (perrin)_les temps d'avant


1910-1914

chroniques d’une vie

Marius BERNARDIN - extraits

 

 

 

A ce sujet, je tiens à rappeler les moyens employés en ce temps-là, pour faire la lessive (une ou deux fois par an). On disposait, sur un chevalet, fait à cet usage, une cuve de bois appelée "cuvier" qui contenait environ 150 à 200 litres. Un trou était percé en son fond pour laisser s’écouler l’eau dans un baquet placé sous l’orifice. Une cheville de bois entourée de quelques pailles obturait en partie ce trou, afin que l’eau s’écoule lentement. Dans le fond du cuvier on plaçait un lit de paille, je crois, sur lequel on déposait le linge à lessiver, draps et torchons principalement (il fallait en avoir une grosse réserve dans chaque ménage). Le linge entassé était recouvert par un vieux drap, sur lequel on rependait une couche de cendres de bois, avec quelques débris de savon de MARSEILLE. Dans une chaudière, tout à coté, sous la cheminée, on chauffait une certaine quantité d’eau. Dès qu’elle entrait en ébullition, on versait une bonne partie de l’eau sur le lit de cendres. Pour ce faire, on se servait le plus souvent d’un vieux pot à traire les vaches. Puis l’eau qui allait s’écouler, par le bas, dans le baquet, était reprise et vidée dans la chaudière. Ainsi, plusieurs fois dans la journée, cette opération était refaite jusqu’au soir…

 

Le lendemain matin, les cendres étaient retirées, le linge encore chaud était logé dans des paniers ou autres récipients et conduit à la brouette, jusqu’au bord de l’étang. Tout ce linge en toile de chanvre était rude au toucher mais se lavait et se rinçait facilement. De plus, si on avait de la chance, ce jour-là, de pouvoir l’étendre au soleil, sur l’herbe, on obtenait une blancheur parfaite.

 

Les autres jours heureux, pour nous, étaient bien sûr : le jour de l’An, la rentrée de la récolte de blé : "charroyer", l’arrivée de la machine à battre, la préparation et le jour de la fête patronale, etc.

 

La rentrée de la récolte de céréales était un grand jour, pour moi en particulier. On devait réunir au moins cinq hommes solides pour ce dur travail. Pendant que deux d’entre eux allaient faire un chargement, dans un champ moissonné quelques jours auparavant, les trois autres s’occupaient au déchargement, sur le tas de blé, du précédent chargement. Au fur et à mesure que le tas s’élevait, le déchargement devenait plus pénible, d’autant plus qu’on était fin juillet ou début août, dans la période de la grande chaleur. Aussi la sueur coulait sur les fronts et la soif était vive… Heureusement, il y avait toujours de bons repas servis, ce jour-là surtout. Pour terminer, la "paulée".

 

Je me souviens de deux années particulièrement difficiles pour ce travail. La première était une année chaude et sèche, 1911, je crois. Tout le travail, ou presque, a été fait de nuit, au clair de lune car la paille était si sèche et glissante qu’on ne pouvait l’empiler de jour. Le grand-père était venu aider, dès la veille au soir. Puis Louis LAROZE, qui était à 21 ans un solide gars, était arrivé dans la nuit, pour tenir le poste le plus rude : monter les gerbes sur le tas. Le matin, avant que le soleil chauffe la paille de blé, le travail s’achevait.

 

Une autre fois, l’année suivante, je pense, en 1912, c’est le contraire qui s’est produit : le temps était chaud et orageux, et à l’heure du repas de midi, le travail déjà très avancé n’était pas terminé. C’est alors que se produisit un gros orage qui se prolongea une partie de la soirée. La pluie avait traversé le tas de gerbes en profondeur, et, malgré tous les efforts entrepris par la suite pour faire sécher la paille mouillée, on n’a pu éviter de gros dégâts.

 

 Pour les travaux de battage, il y avait plusieurs préparatifs à prévoir : nettoyage du grenier, raccommodage des sacs destinés à porter le blé (lequel était, en ce temps-là, recueilli et mesuré au double-décalitre, puis versé dans les sacs). Il fallait aussi faire une provision de charbon en briquettes spéciales, pour alimenter la locomobile (chaudière). Il fallait enfin s’assurer d’une bonne quantité de viande de boucherie pour nourrir les hommes (une vingtaine) pendant deux principaux repas. On devait encore demander le concours de deux voisins, avec leur attelage de vaches, pour effectuer le transport des deux gros engins (chaudière et batteuse).

 

Je me souviens de deux sérieux accidents survenus à l’occasion de ces travaux de battage : le premier est arrivé à un homme encore jeune. Un jet de vapeur s’échappant brusquement de la chaudière, par suite du mauvais fonctionnement d’une soupape, lui a causé une forte brûlure au bras. Il a souffert beaucoup, mais la gravité du mal n’a pas été durable.

 

Une autre fois un voisin, déjà âgé, qui conduisait un engin avec ses animaux, s’est trouvé serré contre une haie, dans un mauvais chemin et le moyeu d’une roue de la machine lui a heurté la jambe, et il y a eu fracture. Il est resté boiteux le reste de ses jours, sans pouvoir obtenir quelques réparations pour cet accident, à cette époque là.

 

 Avant de parler des veillées, je voudrais parler des foires de ce temps-là, auxquelles j’ai du me rendre bien souvent. Il s’agit d’un grand retour en arrière. A cette époque il y avait des foires à dates fixes dans presque toutes les communes, mais plus importantes et plus nombreuses dans notre région, à Grury, Neuvy-Granchamp, Issy-L’évêque, Bourbon-Lancy et Luzy. C’est donc à Grury que nous allions le plus souvent, pour vendre, soit des porcs, soit du gros bétail. Le champ de foire était situé dans toute la zone autour de l’église et il fallait rester là des heures entières à surveiller et à garder les animaux dans le moindre recoin, afin d’éviter qu’il se produise une fuite, ou une bataille avec les autres bêtes d’à-côté.

 

Ce stationnement prolongé était assez pénible, pour des enfants comme moi, d’un très jeune âge. Heureusement il y avait le côté amusant et plein de curiosités qui s’y mêlait ; l’aller et venue des maquignons qui, à chaque passage devant le vendeur, savaient se servir, avec une ruse étonnante, des plus beaux discours, pour le faire fléchir sur son prix. On y rencontrait tous les aspects physiques humains, mais le plus souvent le genre ventripotent, chez les marchands, tandis que les paysans étaient plutôt du type longiligne. Pour garder les porcs sur les champs de foire, les gens emportaient avec eux un petit sac ou une musette remplis de grains et de pommes de terre cuite qu’ils distribuaient de temps en temps aux animaux pour les apprivoiser et les tranquilliser. Cette corvée était surtout réservée aux femmes qui avaient accompagné leur mari à la foire.

 

En même temps que la foire aux animaux, il y avait des étalages de toutes sortes de marchandises : tissus, vaisselle, jouets, etc. On pouvait voir aussi des spécialistes, par exemple, pour affûter, sur une grosse meule de grés, les couteaux, ciseaux et autres objets ; on les appelait "les bijijis", de leur vrai nom, rémouleurs. Tout ce monde venait parfois d’assez loin, en voiture à âne ou à cheval. La plupart des hôtels, en ce temps là, affichaient : "On loge à pied et à cheval".

 

Si la vente des animaux ne pouvait se faire à la première foire, soit en raison des cours en baisse, soit du fait du petit nombre d’acheteurs, il fallait se résoudre à se rendre à la prochaine foire des environs. Plusieurs fois j’ai du aller à Issy-L’évêque, même dans la mauvaise saison, où l’on passait facilement la journée entière. Je me souviens d’une fois où j’avais aidé à y conduire des porcs de 30kg environ, pendant l’hiver. Nous étions partis de la maison bien avant le jour, car nous avions au moins deux heures de marche à pied pour nous y rendre, et ayant réussi à vendre assez tôt nous avons trouvé une écurie libre, chez LAMELOISE, pour y loger nos dix porcs avant la livraison. Encouragé par sa vente, mon père a décidé d’acheter ce jour-là un autre lot de porcelets plus petits ; ayant trouvé ce qu’il cherchait sur un tombereau à ânes appartenant à un père MICHON de Pully (père de Mme BRAUD), dont la maison est depuis longtemps démolie, nous avons à nouveau logé ces derniers porcs dans une écurie d’emprunt.

 

Puis après réalisation de ces deux marchés nous nous sommes un peu attardés en mangeant une "portion" et en buvant un petit coup très raisonnable. Ce qui n’était pas toujours le cas pour mon père qui, en pareilles occasions, trouvant de nombreuses connaissances, se laissait parfois prendre par l’excès de boisson.

 

Enfin, le soir venu et même la tombée de la nuit, nous avons repris la route du retour avec notre lot de porcelets, pour arriver finalement assez tard à la maison où, bien sûr, il y avait l’inquiétude…

 

Mais la plus célèbre foire pour moi est celle du mois d’octobre 1914, à Bourbon-Lancy, alors que j’avais juste onze ans. Papa était mobilisé, c’est grand père qui est venu la veille de Cefrin, (à 74 ans) et qui a tout dirigé. Levés dès 3 heures du matin et aidés par un voisin, très âgé lui aussi, nous avons pris la route vers 4 heures pour conduire 4 veaux d’élevage, accouplés par deux. Nous avions près de 4 heures de marche et un stationnement d’environ 3 heures sur le champ de foire, dans la boue, sans pouvoir vendre un seul animal. Le retour est donc décidé, sans avoir pris la moindre collation ; simplement en passant au bourg de Maltat, le grand-père nous a offert de boire "une chopine", mais nous avons refusé… Le grand-père aurait surtout voulu rendre visite au "Pasteur". Nous rentrons enfin à la maison vers deux heures de l’après midi, affamés et accablés de fatigue. Heureusement pour moi, ce jour là, ma maman m’avait encore donné quelques gâteaux dans mes poches, avant le départ…

 

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2015 07 13