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1920-1960

Route de Lyon

Lucien PERLI

  

Mon témoignage relatant la vie de ce quartier n’est que le vécu de mon enfance et de mon adolescence des années 1920 aux années 1960 avec, naturellement, la transmission orale de mes ainés (grands-parents, parents, amis, voisins, …). 22 août 1944 (Libération de Grenoble), j’avais 7 ans.

 

"Notre" quartier, "coincé" entre les pentes du Mont Jalla et de la Bastille, et les rives de l’Isère, englobait la Porte de France, la Grande et la Petite Esplanade, la Route de Lyon, l’Ancienne Route de Lyon. En prolongement de la Petite Esplanade s’élevaient des remparts (monticules verdoyants et murs fortifiés) qui allaient mourir sur les bords de l’Isère. Aujourd’hui, en ce lieu complètement transformé, "trône" un vestige des Jeux Olympiques de 1968, la colonne de granit du sculpteur polonais Morice LIPSI. Ces remparts (détruits au début des années 1950), les pentes du Mont Jalla, les bords de l’Isère, l’aire de l’Esplanade, ont été, pour la majorité des enfants du quartier, les terrains privilégiés des jeux et divertissements de notre enfance.

 

En chronologie, dans les années 1920, à la sortie de la 1ère guerre mondiale, ce quartier a connu un bouleversement sociologique particulier. La Société des Ciments de la Porte de France (créée en 1852), basée et implantée Route de Lyon et sur les contreforts du Mont Jalla et de la Bastille, exploitait des kilomètres de galeries nécessaires à l’extraction de la pierre à ciment. Une pénurie de main d’œuvre à la sortie de la guerre (1914-1918), la dureté et pénibilité des conditions de travail de l’époque firent que la direction des Ciments de la Porte de France sollicita le gouvernement italien pour l’embauche d’ouvriers italiens sur le site. Nombreux, venus du nord de l’Italie, en particulier de la Vénétie, furent embauchés par la Société de Ciments. Le bouche à oreille contribua à cette implantation car la majorité était issue en particulier du même village italien : VALSTAGNA, bourgade située à 60 km au nord-ouest de VENISE. Village situé sur les rives de la Brenta, fleuve prenant sa source dans les Dolomites et se jetant dans l’Adriatique au sud de Venise. Les alentours du village, avec le Monte Grappa, et la ville de BASSANO DEL GRAPPA, furent un haut lieu du conflit italo-autrichien de la 1ère guerre mondiale (le VERDUN de l’Italie !).

 

VALSTAGNA, donc, se trouva "transposé" Route de Lyon. La grande majorité de ces exilés italiens, avec famille et enfants en bas âge se retrouvèrent logés dans des habitations vétustes du quartier, à proximité de leur lieu de travail. Les mieux lotis logeaient au n° 5 de l’Ancienne Route de Lyon (bâtiment avec trois étages et coursives) où se côtoyaient des Italiens et des Français. Au n° 7, mitoyen, logeait ma famille, les PERLI : au 2ième étage les grands parents paternels, au 3ième étage mes parents et leurs enfants, au 4ième étage mon oncle César et son épouse.

 

Ainsi pour quelques décennies (1920 à 1960) se côtoyèrent les "Italiens" : NEGRELLO, LAZZAROTTO, ROBESCO, CAVALLINI, PERLI, LORIGIOLA, PONTAROLLO, FERRAZZI, BORGONDO, BORTOLAMI, … et les "Français" : RIONDET, ECHEVET, MARTIN, MOLLARD, ROCHE, FAYEN, JARRAND, LAURENT, GERBAUD, PEYRIN, … (chanson jointe retraçant le vécu du quartier).

 

Dans les années 1930, le quartier redoublait d’activité avec la proximité de commerces d’épiceries, de bistrots, coiffeur, cordonnier, garages, ateliers d’artisans en soudure et menuiseries. A l’emplacement du grand garage Peugeot, occupé à présent par les Services Techniques de la Ville de Grenoble, existait un chemin aujourd’hui disparu : le chemin de l’Ile. Celui-ci reliait la route de Lyon à l’Esplanade. Là, ma grand-mère, Térésina PERLI, gérait la cantine des ouvriers employés par la cimenterie voisine. C’était le lieu de ralliement de toute la colonie italienne du quartier. On venait là pour retrouver "l’âme" du village que l’on avait quitté. Certains soirs, les ouvriers entonnaient quelques chansonnettes typiques de leur région natale. C’était aussi le lieu où les nouveaux arrivants d’Italie, grâce à l’immense hospitalité de ma grand-mère et de mon grand-père, pouvaient trouver un peu de réconfort malgré l’exil. Je suis né dans cette cantine.

 

Nos parents et grands-parents, ayant peu ou pas fréquenté l’école, ont essayé de nous persuader de l’importance de poursuivre des études pour se "fabriquer" un avenir meilleur, sans oublier de nous rappeler dans quelles conditions précaires ils avaient vécu en Italie. Mes grands-parents dialoguaient en dialecte vénitien et avec le temps sont arrivés à parler un français "compréhensible". Mes parents parlaient français. Papa avait 8 ans quand il est arrivé en France. Maman, venue en France à 17 ans, garda une "petite musique" italienne dans son élocution.

  

Avec un certain recul, l’insouciance de l’enfance ne me permettait pas d’évaluer le degré d’osmose qui pouvait exister entre les familles françaises et italiennes du quartier. Nous étions en majorité, des deux côtés, des familles modestes. Certaines ont ététolérantes et accueillantes. Il y eut, après la libération, quelques "mariages mixtes" qui consolidèrent cette promiscuité.

 

Un autre sujet a "cimenté" le respect mutuel entre les deux communautés : la guerre ! Durant l’occupation allemande des années 1940, beaucoup de jeunes du quartier, réfractaires au STO (Services du Travail Obligatoire), qu’ils soient Français ou d’origine italienne, se sont retrouvés, dès 1943, à participer aux opérations de sabotage contre l’occupant allemand. Ils se retrouvèrent en nombre important avec le maquis du 3ième Bataillon FTPF-FFI de Chartreuse et participèrent à la libération de Grenoble (liste ci-jointe). Papa, Guérino PERLI, a été un incitateur efficace à la rébellion auprès des jeunes du quartier susceptibles à l’époque de "résister".

 

Fin des années 1940, début des années 1950, quelques images et faits ancrés dans ma mémoire :

 

- Ouvriers italiens, rompus de fatigue, couverts de poussière à ciment, sortant des galeries voisines, la taille ceinturée par une large bande de tissu de flanelle, lampe acétylène à la main, beaucoup souffraient de silicose. Leur travail pénible pouvait se comparer à celui des mineurs des mines de charbon.

 

- Le TRAMWAY, déjà, venant de la place Grenette et continuant son itinéraire par la Route de Lyon, direction Saint-Egrève, jusque dans les années 50.

 

- 1943-1944, les alertes annoncées par les sirènes de la ville. Tous les habitants du quartier se retrouvaient dans les galeries voisines servant d’abri et remplaçant avantageusement les caves des immeubles où s’entassaient dans les mêmes circonstances les habitants de Grenoble. Nous attendions la 2ième sonnerie pour retourner, non sans crainte, dans nos habitations. Ces alertes avaient lieu de jour comme de nuit. Maman avait son rituel à chaque alerte : sur le bras droit mon frère Géo, 3 ans, assoupi, dans la main gauche une petite valise, ordre de papa (en mission je ne sais où) de ne jamais s’en séparer, et moi accroché à ses jupes. Trois étages à descendre et une centaine de mètres pour retrouver les galeries voisines des Ciments de la Porte de France.

 

- Les parties de foot, interminables entre les platanes de la Petite Esplanade. Cela a donné des footballeurs talentueux !

 

- Les soirs d’été, sur le mur attenant à l’immeuble des locataires des Ciments de la Porte de France (notre MUR !), les commentaires sur l’étape du jour du Tour de France avec les "partisans" de COPPI, BOBET ou BARTALI.

 

- Les enfants faisaient des emplettes, sur les ordres des mamans, à l’épicerie FANTON où l’on faisait marquer le montant sur le livre de crédit, les mamans réglant leurs dettes le jour de paie.

 

- Les visites permanentes des mamans italiennes chez ma grand-mère Térésina (la mamma du quartier) qui réglait moult problèmes concernant le quotidien des familles.

 

- Après la Libération, nos départs collectifs du quartier le dimanche après-midi, nous enfants entre 10 et 15 ans, encadrés par les plus grands, pour "déguster" un western américain au "SELECT", cinéma situé rue Aristide Bergès dans le quartier de la gare.

 

- A la fin de l’été 1948, comme à LONDRES, l’organisation de nos "propres Jeux Olympiques", avec comme référence les journaux ou la radio de l’époque pour restituer à notre façon les épreuves d’athlétisme ou la remise des médailles, et cela sur plusieurs jours, avec comme lieu des épreuves les remparts cités au début du recueil. Le "père" de ces jeux était Jean Peyrin, qui dès l’adolescence a été un passionné de sports. A 17 ans, il achetait l’ "Equipe" tous les jours et aujourd’hui encore il est fidèle à son quotidien sportif. Ironie de l’histoire…, mon frère Géo a dû, à l’époque où il avait 7 ans, ressentir les premiers effets de l’olympisme car aujourd’hui il perpétue la mémoire des Jeux de Grenoble 1968 avec son association le "COLJOG".

 

Le quartier a gardé son dynamisme et une certaine qualité de vie par la nature de ses habitants jusqu’aux années 1960. Le décès des anciens, les déménagements pour des lieux de logement plus décents, l’abandon et la fermeture du site d’extraction et de production de ciment dans le quartier, la possibilité pour les plus jeunes de trouver un emploi dans les grandes entreprises grenobloises (MERLIN-GERIN, NEYRPIC, …) ont fait que le profil des habitants a changé. Ce n’est plus "notre Route de Lyon !".

 

Preuve que ce quartier a marqué de son empreinte plusieurs générations entre 1920 et 1960, ce sont les retrouvailles successives organisées par quelques "anciens" durant les années 1980-1990. Nous nous retrouvions en pique-nique par de belles journées d’été, souvent dans la prairie de GIRIEUX, près de PROVEYZIEUX (lieu de bivouac du maquis, fréquenté à l’époque de la Résistance par les jeunots du quartier). Et là, nous refaisions "notre" Route de Lyon. Le dernier rassemblement de ce genre a eu lieu ledimanche 15 juin 2003 à CHICHILIANE au lieu dit "CHATEAU DE PASSIERES", restaurant tenu par un ancien de la Route de Lyon, mon frère Yvon PERLI, qui nous a quitté en août 2004. Nous étions 140, toutes générations confondues.

 

Je propose, pour compléter ce témoignage de consulter le travail remarquable de mon ami d’enfance Serge BORGONDO, qui, par son recueil "LES GOSSES DE LA ROUTE" a donné une image authentique de ce quartier.

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 crédit photo : Serge BORGONDO, Bernard MAROT, Lucien PERLI, Giuseppe TORNATORE, ...


2017 10 14



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généalogie

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de nos jours

  

familles considérées :

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